27/03/2008
L'hypocrisie des puissants qui laissent faire
Michel t'Kint de Roodenbeke. Ex- expert pour la Commission dans le domaine du blanchiment et du financement du terrorisme. Ex-directeur de banque Major de réserve e.r.
En Chine, en Russie ou en Israël, les responsables politiques occidentaux savent, mais ne disent pas la vérité en face par crainte de représailles économiques. Qu'en est-il des "valeurs" ?
L'éthique, la déontologie, la morale, le respect de la dignité de l'autre, la lutte contre la corruption, le blanchiment d'argent, ces notions ont-elles encore de la valeur aux yeux des grands dirigeants de la planète ?
Il y a une dichotomie, un double langage, entre les comportements réels de nos dirigeants et les garde-fous mis en oeuvre par eux pour, précisément, éradiquer toutes les pratiques indignes de nos démocraties. Ils sont plus coutumiers de propos souvent contradictoires et hypocrites, de la langue de bois, de faux-fuyants lorsqu'il s'agit de dénoncer ceux qui violent toutes ces valeurs, ces lois et résolutions internationales coulées dans le bronze et, en principe, inaliénables.
Qui sanctionne qui en cas de non-respect de telle ou telle résolution onusienne ? Oui, le plus fort sanctionne le plus faible. D'autres (des amis !), n'ayant pas respecté une résolution les concernant, ne seront pas inquiétés. Pourquoi ?
La passivité de dirigeants de la planète face aux droits de l'Homme bafoués; l'absence de condamnations en termes "clairs" - assorties de sanctions réelles - de ces régimes corrompus ou totalitaires (surtout les puissants partenaires commerciaux) qui emprisonnent arbitrairement ceux qui "dérangent" (journalistes, défenseurs des libertés essentielles); l'hypocrisie des "puissants" qui laissent faire, ferment les yeux sur des agissements atroces commis par certains Etats "protégés" et cela au nom de je ne sais quel morale, jeu de pouvoir, diplomatie d'un autre âge; est-ce cela le credo de nos démocraties ?
La Chine ("L'Empire de la Honte" pour reprendre un titre de livre) se moque bien de la communauté internationale, de l'Europe, des Etats-Unis, car elle nous tient avec ses contrats pharaoniques. Qui ose leur dire la vérité en face ? Quelques ONG, l'association mondiale des journalistes, un metteur en scène,... mais pas un dirigeant politique (excepté l'Américaine Nancy Pelosi) par crainte de représailles économiques. Tous les responsables politiques occidentaux savent avec quels moyens (tirs à balles réelles) l'armée chinoise attaque les paysans spoliés de leurs terres, tire sur des fuyards tibétains désarmés. Ils savent aussi que la collusion et la corruption (1) sont les instruments du pouvoir.
La Chine, toujours, qui peut se permettre d'envahir, de détruire la culture et les traditions tibétaines (au Tibet et dans la province du Guanxi (2)), qui renie ses engagements signés lors des accords de paix avec le Tibet, qui bafoue toutes les libertés d'expressions (dérangeantes) au point que des journalistes et autres dissidents croupissent dans des geôles chinoises, que d'autres sont "éliminés" ou "dorment d'un sommeil profond (3)".
Au Parlement européen, en 2001, le Dalaï Lama, est reçu officiellement. Il le fut encore au Congrès à Washington en présence de Georges W. Bush. Récemment la Belgique se discrédite, face à la dictature en place en Chine, pour "annuler" la venue chez nous de ce grand prix Nobel de la Paix.
"En fait, Messieurs les dirigeants, ne vous cachez pas le visage, c'est l'argent, le profit qui dicte vos comportements les plus élémentaires. Si c'est cela, dites-le, ayez au moins ce courage. Qu'est-ce qui vous anime ? La lâcheté ? L'hypocrisie ? La peur de représailles économiques ? Vous vous déshonorez vous-même vis-à-vis précisément de celui que vous souhaitez paraître... par ailleurs".
En Russie (pays où les pouvoirs exécutif et législatif ne font qu'un !), assassiner les journalistes Anna Politkovskaïa, Paul Khlebnikov mais aussi Galina Starovoïtova, Litvinenko, etc., n'émeut quasi personne chez nous (sauf peut-être au Royaume-Uni). C'est comme si les commanditaires, lorsqu'ils font partie du cercle restreint des "puissants", deviennent "intouchables".
L'Etat d'Israël peut se permettre de bombarder avec hélicoptères et avions de combat des cibles civiles, ignorer ou bafouer toutes les conventions internationales, massacrer des innocents, occuper la Cisjordanie, exproprier les paysans de leurs terres et puits d'eau, prendre en otage une population SANS aucune sanction de la part de ceux-là même qui prônent tant l'éthique, la morale en politique, le respect des résolutions votées au Conseil de sécurité (4). Tous, en Europe et aux USA, rétorquent que les terroristes palestiniens les ont attaqués ! "Non, c'est normal, ils se défendent". J'ai honte lorsque j'entends cela, c'est pire que du terrorisme.
Au Proche-Orient, le terrorisme s'estompera de lui-même lorsque l'autre, "le petit, le faible, le sans intérêt économique" aura compris qu'il a "du prix aux yeux des grands dirigeants" de la planète !
Quand y aura-t-il quelqu'un pour "imposer" à Israël de respecter les résolutions des Nations unies la concernant ? Tant que nos dirigeants politiques n'auront pas ce "courage" moral vis-à-vis de tous les Etats peu scrupuleux (ou "voyous" !), le terrorisme perdurera.
"Deux poids deux mesures, c'est cela votre éthique ?" Lorsque la Chine hurle sa fureur parce que certains osent accueillir un "dangereux séparatiste" (le 14e Dalaï Lama), personne ne les remet "réellement" à leur place. Dommage ! C'est bizarre, les Prix Nobel de la Paix dérangent, comme par hasard, ceux-là même qui s'opposent à... nos grandes Valeurs ! [Au Myanmar : Aung San Suu Kyi; en Egypte et Israël : Anouar el-Sadate et Menahem Begin, assassinés].
Pourquoi les dirigeants européens "font-ils semblant que tout baigne" dans les relations avec certains pays alors qu'un langage franc faciliterait grandement ce qu'ils prônent par ailleurs ? Que fait notre Haut représentant à la politique étrangère ? Oui, de solides poignées de main (pour la presse), beaucoup de "gesticulations de mâchoires" et des grands sourires. En fait "du vent" sans lendemain !
Révolté, oui, je le suis tout comme des milliers d'autres, parce que plus aucun chef d'Etat (digne de ce nom) n'accorde de la valeur... à ces "Valeurs" qu'eux-mêmes prônent chez nous, l'éthique, le respect, la liberté, la déontologie, la probité.
Un immense sursaut de la presse "libre", relayé par des hommes politiques déterminés, pour dénoncer les mensonges, les hypocrisies, la répression aveugle, la corruption "financière", c'est cela qui pourrait peut-être faire bouger le monde vers plus de justice et de "respect de l'autre dans ses différences et sa dignité", qu'il s'agisse de sa culture ou de sa Foi.
1. Il suffit de consulter la liste des pays les plus corrompus du monde, la Chine et le Nigeria ne sont pas très éloignés l'un de l'autre... dans le bas de la liste !
2. Qui se rappelle des massacres et assassinats en 1968, qui les a dénoncés ? Ma JIAN (cfr LLB du 19 juin 2006)
3. En Russie, cela signifie "être mort". Une expression équivalente doit exister en Chine.
4. "Tant qu'Israël violera les résolutions des Nations unies en occupant les terres arabes et en oppressant les Palestiniens, aucune paix n'est envisageable" (Jimmy Carter).
Source : La Libre Belgique
10:12 Publié dans Opinion | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : éthique, déontologie, morale, respect de la dignité de l'autre, lutte contre la corruption, blanchiment d'argent, valeurs
10/01/2008
Into the Wild - Voyage au bout de la solitude
Filmer l'infiniment grand, l'immensité sauvage des paysages de l'Amérique, et rester en même temps dans un rapport intime, proche de son héros, au point de sentir son souffle, ses joies, ses peurs, ses souffrances, ses victoires et par-dessus tout son incroyable sentiment de liberté... C'est cet exploit que réussit Sean Penn, cinéaste américain.
Sean Penn avec son quatrième film éblouissant, "Into the Wild" , une oeuvre inclassable, tant par sa beauté esthétique, que par la philosophie radicale de son propos.
Le film s'inspire d'une histoire vraie, celle d'un jeune étudiant américain, Christopher McCandless, parti pour un road trip solitaire à travers l'Amérique, et de sa biographie "Voyage au bout de la solitude" écrite par le journaliste Jon Krakauer. Une histoire racontée par Sean Penn, à la manière d'un Kerouac dans ("On the Road"), d'un Jack London ("La route") ou d'un J.D. Salinger ("L'attrape-coeur").
Tout juste diplômé de l'université en 1990, Christopher, 22 ans, est promis à un brillant avenir. Pourtant, il tourne le dos à l'existence confortable et conformiste qui l'attend, pour prendre la route. Pas pour partir en road trip comme tant d'autres étudiants, ni pour s'accorder quelques mois de liberté avant de se soumettre aux carcans d'une vie matérielle. Chris McCandless, lui, choisit de disparaître, suivant le credo de son auteur préféré, Henry David Thoreau: "Plutôt que l'amour, plutôt que l'argent, plutôt que la célébrité, donnez-moi la vérité".
Cette vérité, cette pureté, Chris espère les trouver en laissant tout derrière lui. Il découpe sa carte bleue, donne ses économies à des oeuvres de charité, détruit sa carte d'identité, brûle les quelques billets qui lui restent, et quitte ses parents. Il devient personne. Un jeune homme sans famille, sans argent, sans identité, sans attaches, avec pour seul bagage, un vieux sac, un carnet de route et un pseudo, Alexander "Supertramp" (superclochard).
Sans hésitations ni compromis, il prend la route pour découvrir la nature dans toute son immensité et son humanité. Des champs de blé du Dakota aux flots tumultueux du Colorado, en passant par le Mexique ou les communautés hippies de Californie, Chris va rencontrer des marginaux, des parias, des individus seuls et solitaires, les visages cachés de l'Amérique. Chacun, à sa manière, façonnera son voyage et sa quête de l'absolu, la totale communion avec la nature. Une quête grandiose et dangereuse à travers les régions les plus farouches des Etats-Unis, pour atteindre un but ultime, les étendues sauvages de l'Alaska, à l'extrême nord-ouest du continent.
C'est là que son périple s'achève de manière dramatique. Chris McCandless y meurt, vraisemblablement de faim. Son corps est retrouvé le 6 septembre 1992 Il a fallu plus de dix ans à
Sean Penn pour obtenir les droits d'adaptation de la biographie de Chris McCandless. Accablés par la perte de leur fils, les parents de Chris refusaient toute idée de film sur sa fin tragique.
Lorsqu'il a enfin obtenu leur accord, le réalisateur américain a lui-même écrit le scénario, avant de partir en tournage aux côtés d'un directeur de photographie talentueux, Eric Gautier ("Carnets de voyage"). "Le maître mot était la souplesse pour le tournage, celle-là même qui nous vient de la Nouvelle Vague et du cinéma américain des années 1970", explique Eric Gautier. "Improvisation, pas de répétition, toujours sur le fil".
Toujours sur le fil, tout comme "Into the Wild" et son héros, à la recherche d'un absolu qui s'imprime sur la rétine par l'immensité des étendues filmés, l'Arizona, le Mexique, la Californie, le Nevada, le Dakota du Sud ou l'Oregon. En l'espace d'un voyage de deux heures trente, le talent de Sean Penn et de son acteur, Emile Hirsch, subliment sur grand écran un souffle épique, un désir de liberté comme on n'en éprouve qu'une fois, quand on a vingt ans.
On peut n'y voir qu'une perte de temps, un non-sens, un nihilisme sans concessions, un caprice d'enfant gâté bourgeois qui boude le confort qui l'a nourri, pour se doper d'idéaux post-soixante-huitards. Mais "Into the Wild" touche aussi aux deux sources du mal-être contemporain, le matérialisme et l'ennui, avec un style libre et épuré. Alors malgré l'absurdité de la tragédie vécue par son héros, malgré la mélancolie qui imprègne la pellicule tout au long du film, il reste à la fin du voyage, une puissante sensation de calme et de contemplation. Un moment rare offert par un Sean Penn, au sommet de son art.
- La critique [evene] * * * * *
14:25 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
23/11/2007
Zoé et Zorro, le néo-bon et le néo-con
Héroïquement seul(e) en scène. Sans frontières, et donc partout chez soi. Sauvant les enfants et les peuples. Faisant fi des mesquineries légales - vernaculaires ou onusiennes - parce que dépositaires de l'universel et oeuvrant au salut de l'humanité.
Ce rêve d'adolescent, vieux comme Narcisse, nos sociétés sénescentes s'en étaient fait un idéal. C'est le songe immémorial du chevalier blanc. La geste humanitaire - la face dorée de la médaille - lui a redonné ardeur et fierté. Elle a pour envers l'intervention militaire, Afghanistan, Irak, Afrique ou ailleurs. Ce que Zoé commence - mal, en l'occurrence -, Zorro bientôt le termine, encore plus mal. C'est ce qui arrive au Bien toutes les fois qu'il se regarde un peu trop dans la glace.
Excellent remède à la mélancolie, le narcissisme ne caractérise pas qu'un stade normalement immature de l'évolution psychique. Nous avons élevé ce travers souvent pittoresque, qui mue nos politiques en rock stars, à la hauteur d'un évangile plus confusionnel qu'oecuménique. Cette inclination à faire le bonheur des enfants sans se préoccuper de leur état civil et celui des hommes sans se soucier de leur histoire, cette cécité anthropologique rappellent ce qu'Hubert Védrine nomme "occidentalisme".
L'islam aussi a son égoïsme planétarisé, l'islamisme. La conviction de détenir la solution de l'énigme enfin trouvée, qui avec la démocratie, qui avec la charia, provoque des démangeaisons d'impérieuse charité. Si l'estime de soi est une condition du bonheur et de l'action juste, sa caricature, la surestimation outrancière de ses propres valeurs et sentiments débouchant sur l'illusion de toute-puissance, est grosse de déconvenues. De morts inutiles et de crises évitables.
L'Arche de Zoé. Calembour ? Non, lapsus de néophyte, au sens propre. Pourquoi se scandaliser devant des nouveaux convertis qui ont mis leurs actes en accord avec nos arrière-pensées ? Le vaisseau qui permet à Noé d'échapper à la punition divine, en recueillant pêle-mêle les enfants du bon Dieu, c'est aussi l'arche sainte où reposent les Tables de la Loi. Save Darfour... N'y a-t-il pas du sauveur dans le sauveteur, du rédempteur dans le secouriste ? L'action humanitaire ne serait pas devenue le point d'honneur et de mire de nos sociétés pourtant peu portées sur l'épopée si elle n'avait ranimé un vieux fond évangélisateur.
Pour le meilleur : une charité sans rivages. Et pour le pire : l'insouciance de ce qui fait que l'autre est un autre, et non pas le faire-valoir de notre suréminence. "L'investissement libidinal de soi, note le psy à propos du narcissisme secondaire, se solde par un appauvrissement de l'investissement d'objet." En clair : le secouru, on le préfère silencieux, et muet de reconnaissance. Un enfant, grand ou petit. Un être quelconque, sans religion, sans langue, sans nationalité. Sans enveloppe ni milieu. Pathétiquement interchangeable.
Il y a parfois de la morgue dans la compassion. Disons de la suffisance, séquelle de ce qui fut jadis la maladie du christianisme. Le Dieu unique n'a jamais accepté de bon gré qu'il y en ait d'autres. La vérité est une et l'erreur multiple, c'est bien connu. Il n'est pas étonnant que les sans-coeur professent le pluralisme. On peut vanter à la tribune l'exception culturelle et simultanément marquer un mépris à peine poli pour la justice, les coutumes et l'opinion publique des Tchadiens. Nous ressentons comme une anomalie le fait que nos ministres et présidents ne puissent aller et venir à leur convenance dans des pays d'où nos reporters peuvent par ailleurs nous rapporter à domicile des images bouleversantes. C'est qu'il n'y a pas de frontières pour le petit écran ni sur le Net. Le virtuel ignore l'histoire et la géographie. Les retrouver dans le monde réel choque nos bons sentiments et nos meilleurs esprits.
Problème technique. Hermès a fait à Narcisse un cadeau piégé : la sensation d'ubiquité et le droit à l'immédiateté. De quoi alimenter le principe de plaisir du téléspectateur compassionnel. On s'imagine pouvoir agir comme on sent, en un instant, et mettre fin au malheur sans médiations ni détours. Le Narcisse d'antan avait le bon goût de rester chez soi, en tête à tête avec son écran-miroir. Celui d'aujourd'hui croit pouvoir, avec ses prothèses et ses antennes, se faire prosélyte et interventionniste. Nos missionnaires en soutane, au Vietnam, en Afrique, aux derniers siècles, étaient souvent de bons anthropologues : lexicographes, géographes, traducteurs, ethnographes. C'étaient des savants. Nos coloniaux du XIXe avaient parfois et de leur côté une vraie connaissance du terrain. L'altruiste impérial du moment, ou l'expansionniste autocentré, ne prend pas ces gants, et le néo-bon n'a rien à envier, sur ce chapitre, au néo-con, humanitaire botté et casqué mais peu doué pour les langues étrangères. A l'heure où la France célèbre ses retrouvailles avec l'apôtre américain du nouvel évangile monolingue, qui ignore le dissemblable et peut s'imaginer seul au monde parce qu'il a les moyens matériels de son illusion, il n'est pas inutile de redonner à l'exportateur transatlantique du Bien son véritable profil.
Le néo-con est tout le contraire d'un cynique : un idéaliste, et même un platonicien. Il va de l'idée au fait. Il juge l'existant, lamentable, à l'aune de la cité idéale, ouverte et concurrentielle, où les consciences, les Eglises et les capitaux ont toute liberté d'agir et d'interagir. Ne supportant pas la distance entre ce qui devrait être et ce qui est, ce généreux comminatoire, mi-prophète, mi-urgentiste, entend la combler au plus vite et rendre le monde réel conforme à l'idée.
Epris de solutions miracle et d'avis tranchés, ne s'embarrassant pas plus de cartes ni de chronologie que de lentes approches, le néo-con est brouillé avec l'histoire et la géographie, ces écoles de relativisme et d'indifférence. C'est un idéologue né pour l'éditorial, le sermon, l'indignation et la mise en demeure. Le néo-con est un internationaliste, qui veut refaire la carte du monde. Son idée pure, la démocratie, l'équivalent libéral de ce qu'était jadis la révolution, est globale ou n'est pas. Et les dérisoires réalités nationales, micro-archaïsmes suspects, ne sont pas à la hauteur de ses vues panoramiques. Il fait dans le grandiose et le continental : "le grand Moyen-Orient" ou le nouvel ordre international. C'est très souvent, à ce titre, un ancien trotskiste (ou, à défaut, en France, un maoïste), auquel répugnent depuis toujours les chauvinismes petits-bourgeois. Le néo-con est un gauchiste venu à maturité, à qui l'inversion du vent d'est en vent d'ouest a fait cette faveur enviable : pouvoir retourner sa veste sans avoir à en changer. Mêmes insultes et même tranchant.
Le néo-con est un dualiste de la première heure, comme l'étaient les théologiens avant l'invention du purgatoire, compromis bâclé et pas très glorieux avec le péché ambiant. Il faut choisir son camp et il n'y a pas à ses yeux de troisième terme entre le Bien et le Mal. On est avec la démocratie ou avec la tyrannie. Avec les droits de l'homme ou avec l'islamo-fascisme. Ce qui peut se qualifier de tiers monde, Etat ou parti signale à ses yeux soit la coupable indulgence soit l'idiot utile. Les velléités d'indépendance européenne et la désespérante pluralité des mondes forcent nos sentinelles ultra à un tour de guet sans repos - chacun à son créneau médiatique - pour repérer de loin la hyène dactylographe. A rayer pour l'heure du carnet d'adresses, et un jour de la carte.
Telle la barque de l'amour sur la vie quotidienne, le vaisseau amiral d'Occident s'est brisé par mégarde sur les récifs du Tigre et de l'Euphrate. Il arrive en effet que le réel résiste au conte de fées. Puisque nous recueillons sur nos côtes les naufragés de cette nostalgie pour de nouvelles aventures conjointes, en Perse ou ailleurs, le principe de précaution exige qu'on puisse le reconnaître de loin : un Juste peu judicieux, qui préfère la morale au droit international, l'émotion aux atlas, le 20 heures aux livres d'histoire, et l'image de soi à la réalité des autres.
Régis Debray est écrivain et philosophe.
Source : Le Monde
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15/11/2007
enGooglés
"Qu'on me donne six lignes écrites de la main du plus honnête homme,
j'y trouverai de quoi le pendre"
Cardinal Richelieu
"Nous n'en savons pas assez sur vous"
Eric Schmidt, PDG de Google
Quatre heures plus tard, dans la file d'attente des douanes, il était revenu à sa condition de simple mortel. Son état légèrement euphorique avait disparu, la sueur courrait le long de la raie de ses fesses, ses épaules et sa nuque étaient si tendus que le haut de son dos ressemblait à une raquette de tennis. La batterie de son iPod était morte depuis longtemps, le laissant inactif, réduit à tendre l'oreille vers ce que disait le couple d'âge moyen qui se tenait devant lui.
« Les merveilles de la technologie moderne » disait la femme, en contemplant un panneau tout proche: Immigration – Powered by Google
. « Je croyais que ça ne commençait que le mois prochain ? » L'homme faisait passer son large sombrero alternativement de sa tête à ses mains.
Le gouvernement des États-Unis a dépensé 15 milliards de dollars et n'a pas attrapé un seul terroriste. A l'évidence, le secteur public n'était pas équipé pour Pour Bien Chercher
.
Se faire Googliser à la frontière ! Dingue ! Greg avait quitté Google six mois plus tôt, transformant ses stock-options en cash et prenant un peu de temps pour lui
, ce qui s'était avéré moins gratifiant qu'il ne l'espérait. Pour l'essentiel il passa les 5 mois qui suivirent à réparer l'ordinateur de ses amis, à regarder la Télé en journée, et à prendre 5 kilos, qu'il attribua au fait de rester à la maison au lieu d'être dans le Googleplex, avec sa salle de gym bien équipée et ouverte 24 heures sur 24.
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